Vendredi 2 mars 2012 à 0:48

Il y a des jours où j'aimerais être de ces filles qui mettent en bannière de leur blog des illustrations dans des tons pastel, représentant de jolies jeunes filles à l'allure aérienne batifolant parmi des pétales de fleur portés par le vent. Mais la différence entre ces filles et moi, c'est que dans ces illustrations, je vois un reproche de ce que je ne suis pas. Elles, elles voient un éloge de ce qu'elles sont.

 

Pourtant, j'étais heureuse d'être invisible et insignifiante, cet après-midi du début du mois d'octobre, en attendant mon tramway. Je n'étais en ville que depuis deux semaines. Bien qu'étant en troisième année de fac, je venais d'entamer ma première année sur le campus principal. Tout juste sortie de ma campagne, je découvrais avec délectation les joies de la vie citadine et de son anonymat. J'observais, tapie au fond de moi-même. Heureuse d'être là. Vivant la vie que je voulais vivre. L'air était doux et le ciel bleu, je me fondais dans la foule; j'avais tout cela, et ne demandais rien de plus.

 

Jusqu'à ce que je pose les yeux sur lui.

 

Ma première pensée, amusée, a été que tout était à récupérer, dans l'éventualité où son image serait attribuée à un nouveau rouquin loufoque qui viendrait grossir les rangs de mes personnages inutilisés. Ah, roux, il l'est, aussi roux qu'on peut l'être, son profil dissimulé sous de longues mèches flamboyantes qui ne laissent apparaître que l'ébauche d'un petit bouc passablement en friche. Loufoque, il l'est aussi. Moins ouvertement, peut-être, mais quelques détails démentent la sobriété de ses vêtements entièrement noirs: les boots délacées, entre lesquels gît une besace de tartan ornée d'une queue de renard; les épais anneaux d'argent qui ornent tous les doigts de ses mains; les simples lacets de cuir noir qui lui font office de bracelets; l'énorme croc orné d'une rune qu'il porte en pendentif; et, pour finir, l'angle inhabituel qu'adopte la cigarette sur laquelle il tire négligemment.

 

Ma première pensée a été que chez lui, tout était à récupérer. Une fille qui mettrait de jolies illustrations pastel en bannière de son blog, à ma place, se serait dit qu'il lui plaisait bien, ce grand rouquin mince, outrageusement à son avantage dans son skinny noir, et manifestement inconscient de l'être.

 

Quoi qu'il en soit, j'ai observé, attentivement, mais machinalement. J'ai tenté de mémoriser tout ce que je pouvais, les détails visuels (la façon dont le drapé du t-shirt, pourtant très loose, souligne la cambrure de ses reins; la saillie des os de ses poignets, le relief des muscles sous la peau diaphane tavelée d'éphélides) aussi bien que les idées (la clope coudée, la queue de renard, le croc – d'ours, comme je devais l'apprendre plus tard) en vue de dessins et d'écrits futurs. J'ai observé, sûre de n'être pas vue, à l'abri derrière le rideau de cheveux roux qui dissimulait son visage, aussi bien que derrière ma propre apparence, sur laquelle personne de sensé n'aurait envie de poser les yeux.

 

Je n'avais pas affaire à quelqu'un de sensé. Quand je l'ai réalisé, son regard avait déjà croisé le mien.

 

Chose très inhabituelle, il a souri. Les gens ne sourient pas quand ils croisent accidentellement votre regard; un sourire, cela laisse entendre soit que le contact est volontaire, soit qu'il ne dérange pas. Les gens ne veulent surtout pas laisser entendre ça. Mais lui, visiblement, oui.

 

Durant les interminables secondes qu'a duré cet échange visuel, j'ai voulu lui rendre son sourire. Sans succès. J'ai perdu l'usage de tout ce qui n'était pas mes yeux à la seconde où j'ai vu la couleur des siens. Cela, il fallait à tout prix que je le garde: ses iris étaient de la teinte exacte de ses cheveux et de sa barbe. Happée par les billes de soufre qui lui tenaient lieu de prunelles, j'en ai oublié de monter dans le tram quand il est arrivé à quai. Lui non. Fin du premier épisode.

 

 

Le soufre, comme chacun sait, est extrêmement inflammable. Mais sur l'instant, je n'ai pas eu la présence d'esprit de faire ce rapprochement.

 

 

C'était un vendredi après-midi. Le lundi suivant, j'ai un cours magistral de linguistique en première heure. Je n'ai pas encore noué de réel contacts, et les gens à qui je parle habituellement sont assis entre eux en haut de l'amphi. Partant du principe que les gens qui me parlent ont en fait la bonté de me subir, je ne veux pas abuser de cette bonté en m'imposant si je peux l'éviter. Je descends vers les rangées de devant, en avise une libre et m'installe à son extrémité. La prof est en retard, comme les deux semaines précédentes, et, en l'attendant, je ne trouve rien de mieux à faire que gribouiller des runes dans la marge de mon cours: « Odin Allföd », « Thor », « Loki », « Freya »... Quand soudain, la litanie divine est interrompue par une drôle de voix rauque au-dessus de ma tête.

 

« Mind if I sit here? »

 

Non, ça ne me dérange pas si tu t'assieds ici, Ô grand rouquin bizarre. Ce n'est pas mon amphi. Je me lève donc obligeamment pour le laisser passer, surprise de découvrir qu'il est lui aussi en L3 Anglais (plus tard, je devais apprendre que le sortir du lit avant midi relève de la gageure, et que sa présence en cours à 9 heures du matin était un événement exceptionnel). Ce qui me surprend plus encore, c'est que, sur toute une rangée entièrement vide, il choisit de s'installer sur le siège voisin du mien. Mais je n'ai pas le temps de m'interroger davantage, à peine celui de remarquer à la dérobée qu'une lourde croix d'Irlande a remplacé le croc d'ours. La prof arrive, et je note consciencieusement le cours. Fin de l'heure, je plie bagage, lui aussi. Nous ne nous sommes pas décroché un mot.

 

Ce n'est qu'en ressortant mon cours pour le TD de l'après-midi que j'ai remarqué dans la marge d'une page des runes que je n'avais pas écrites. Elles formaient un prénom.

 

Felix.

 

Fin du second épisode. Là encore, j'aurais du sourire. Au lieu de quoi j'ai ressenti cela comme une agression.

 

 

Mercredi, cours magistral de civilisation. Je suis perchée tout en haut de l'amphi avec le reste des miens, quand je vois entrer cette grande chose rousse et ébouriffée, qui m'adresse un petit sourire en passant. Mue par un de ces élans de grand n'importe quoi qui me prennent plus souvent que je n'aime à l'admettre, je l'interpelle par son prénom. Il se retourne avec un large sourire, remonte vers moi, pose son sac sur mon coin de table.

 

« Tu t'en es souvenu? »

« Euh... Pour bien te dire, je crois que c'est tout ce que j'ai retenu en relisant mon cours de linguistique... »

« Ça va être dur à ressortir aux partiels. »

« Bah, si c'est bien amené... Enfin bon, moi c'est Adélaïde. »

« C'est une ville d'Australie, ça. C'est déjà plus simple à recaser dans une copie de civi! »

 

Et, sur ce, il descend s'installer plus bas. Seul.

 

Fin du troisième épisode.

 

Quatrième, cinquième, sixième... De fil en aiguille, Felix et Adélaïde deviennent amis. Ils s'installent au soleil pendant des heures pour fumer et écouter de la musique en silence, discutent rock'n'roll et mythologie nordique, se retrouvent au pub pour boire une pinte, ou chez Felix pour un thé, traduisent leurs textes ensemble à la BU...

 

… Cet après-midi d'octobre, sur le quai de la station de tram, j'ai découvert le feu.

 

Un peu comme mes lointains ancêtres avant moi, j'en ai d'abord eu peur. Puis, petit à petit, voyant que je ne brûlais pas, j'ai commencé à m'en émerveiller. Je restais à distance, grisée par la lumière. Puis la curiosité l'a emporté. Je me suis approchée.

 

Et j'ai découvert la chaleur.


A présent, j'ai peur de la brûlure.


 

Musique: Leonard Cohen - Who By Fire

C'est Old-Luck-Oie qui l'a dit.

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Par Hékate le Vendredi 22 juin 2012 à 21:38
Leonard Cohen ...."Old Ideas " j'écoute ces jours derniers...Une voix ,un grand poète .Une présence .( même si je ne comprends pas tout ,j'aime.)
 

Déposez-tout ici, je vous prie.









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