Mercredi 27 janvier 2010 à 23:01

 Les deux torches que Leyd faisait tournoyer au bout de ses bras, chacune enflammée à ses deux extrémités, semblaient à peine toucher ses doigts. Vivien les voyait s'entrecroiser, passer d'une main à l'autre à une vitesse vertigineuse, devant lui, puis dans son dos, puis devant lui à nouveau... A plusieurs reprises, elle se demanda par quel miracle ses cheveux ne prenaient pas feu, mais la beauté de la danse était trop captivante pour qu'elle s'attardât sur la question. Car il dansait avec le feu, ou plutôt le feu dansait avec lui, à la fois joueur et caressant, léchant la peau de ses bras nus sans y laisser de marque, maquillant son visage d'ombres cauchemardesques et de reflets d'or en fusion. Leyd regardait à peine ce qu'il faisait, son visage tranquille dénué d'expression. Vivien remarqua que les battements de son cœur s'intensifiaient à mesure que les mouvements du jongleur s'accéléraient. L'éclairage au gaz avait été éteint, peut-être par mesure de sécurité, ou peut-être tout simplement pour laisser le jeune homme baigné par les seules clartés des flammes et des étoiles au-dessus de lui. Ainsi debout au centre d'un cercle de feu, il pouvait être n'importe quel guerrier maori, n'importe quel chaman indien, n'importe quel être primordial façonnant un monde à partir du brasier originel, qui deviendrait par la suite un Enfer mais qui, pour l'heure, n'était encore qu'inoffensives chaleur et lumière. C'était bel et bien une formidable créature, en fin de compte; le frêle jeune homme s'était transmuté, sous les yeux ébahis de Vivien, en un être tout-puissant, capable de faire manger dans sa main un monstre aussi insaisissable et indomptable que le feu lui-même.

Soudain, elle fut tirée de la transe hypnotique dans laquelle les gestes du garçon l'avaient plongée par l'irruption de deux objets dans le halo lumineux des flammes, de part et d'autre du jeune homme. Avec horreur, elle comprit qu'il s'agissait de deux torches supplémentaires, éteintes, alors même que Leyd les rattrapait sans même y accorder un regard. Sans broncher, il les fit tournoyer avec celles qu'il tenait déjà jusqu'à ce qu'elles s'allument, puis, les tenant à la perpendiculaire des premières, il poursuivit ses mouvements de rotation tout en les faisant passer de mains en mains, deux par deux, puis une par une, avant de les lancer dans les airs et de commencer à jongler avec elles. D'autres vinrent bientôt s'ajouter au vertigineux ballet; Vivien en compta onze. Les gestes de Leyd étaient si rapides que les torches en flammes semblaient se fondre en un cercle continu passant par ses mains presque immobiles.

C'est Old-Luck-Oie qui l'a dit.

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